JULIO LE PARC

1969

# Demystifier l’art

« A Documenta, nous constatons une fois de plus que la fonction principale des « institutions culturelles » réside dans la sacralisation de l’art et, en conséquence, la mystification et son but la commercialisation de la production culturelle.

 Il nous est difficile, en tant qu’artistes, d’échapper à cette compromission dans la situation actuelle et nous en avons conscience. 

Nous avons donc décidé de retirer définitivement nos oeuvres de Documents, apportant ainsi notre contribution symbolique à la prise de conscience collective en vue de la révolution culturelle. »

Enzo Mari, Julio Le parc  

Kassel 26 6 1968  

Que peut faire dans l’actualité un artiste de ma génération? Un artiste avec une situation ambiguë comme la mienne. Un artiste compromis dans le système culturel et ayant conscience de cette compromission. Un artiste comme moi qui voit avec quelle facilité la bourgeoisie assimile toute nouveauté qui se fait en art. Un artiste comme moi qui, bien qu’ayant essayé de transformer la condition de l’artiste, de l’oeuvre et de leur rapport avec le spectateur, demeure lucide vis à vis de la portée limitée de ses efforts et des contradictions de cette démarche à l’intérieur du milieu artistique. Que peut on faire?

Depuis longtemps je sais que dans notre situation à double face peut correspondre une attitude double. Que tout en prenant appui dans le système culturel (reconnaissance, auditoire, moyens économiques, etc.), on pouvait essayer de percer à travers les structures rigides du système culturel, en créant des conditions pour une liquidation de ce système. Et cela de deux façon:

La première, c’était de mettre en évidence les contradictions du milieu artistique, du rôle de l’art dans la société, de nos propres contradictions. Ceci à travers des textes, manifestes, déclarations, dialogues publics, échanges d’idées avec d’autres artistes, etc. Cela visait surtout à éclairer les générations à venir, à leur faire voir l’aspect caché de l’art. La seconde façon était d’essayer de transformer, dans la mesure de nos possibilités, les données essentielles de l’art, c’est à dire: l’artiste, son oeuvre et rapport de celle ci avec le public. Dans ce double sens, j’ai développé à l’intérieur du « Groupe de Recherche d’Art visuel » toute une activité depuis 1960.

A l’heure actuelle, depuis le raz de marée de mai juin à Paris, les conditions sont tout autre, même si la situation à l’intérieur du milieu artistique demeure presque identique à celle d’avant. Un conditionnement souffert depuis toujours ne peut pas être ébranlé en deux mois de contestations. Les habitudes restent. Les peintres continuent à faire leurs oeuvres, les galeries et les musées à les exposer, les critiques à les critiquer, les marchands et collectionneurs à leur donner une valeur argent, et le « grand public », à juste titre, reste comme avant indifférent. Indifférent et distant d’un art de classe, d’un art seulement consommable – et encore – par la bourgeoisie, d’un art qui réaffirme en soi tous les privilèges du pouvoir, d’un art qui maintient la dépendance et la passivité chez les gens. Malgré tout, l’expérience de mai juin a créé des doutes plus profonds et a fertilisé des disponibilités positives qui peuvent engendrer de nouvelles démarches. Comme toujours, il peut s’agir d’une course entre l’effort pour dépasser la situation artistique et, d’autre part, la capacité de la société pour assimilar, intégrer, se ser vir de cet effort. Il faudra continuer à opérer (comme en mai) une dévalorisation réelle des mythes. Des mythes sur lequel le pouvoir s’appuie pour maintenir son hégémonie. Ces mythes, on les retrouve à l’intérieur de l’art: le mythe de la chose unique, le mythe de celui qui fait des choses uniques, le mythe de la réussite, ou pire encore, le mythe de la possibilité de la réussite.

 A l’image du pouvoir politique (« démocratique » ou dictatorial), l’art s’inscrit dans la même situation où une minorité tient en mains les décisions dont la majorité dépend. Il intervient dans la formation des structures mentales, en déterminant ce qui est bon et ce qui ne l’est pas. Ainsi, il aide à maintenir les gens dans leur situation de passivité et de dépendance, créant des distances, des catégories, des normes, des valeurs. Tous les artistes et ceux qui tournent autour de l’art sont engagés. La plupart le sont au service de la bourgeoisie, du système.  

Sans la possibilité d’affronter le conditionnement que le milieu artistique nous impose, sans la possibilité de mettre en question toutes les valeurs établies autour de l’art, sans la possibilité de mener une lutte, même de portée limitée, contre les prolongations du système social à l’intérieur de l’art, sans la possibilité de créer un rapport vivant avec les problèmes sociaux, l’attitude de l’artiste ne serait qu’un appui inconditionnel ou inconscient au système, ou bien elle se réduirait à une activité individualiste d’une prétendue neutralité.  

A l’heure actuelle, plus qu’avant, le problème artistique ne peut pas être considéré comme une lutte interne de tendances, mais surtout comme une lutte tacite, presque déclarée, entre ceux qui, d’une façon consciente ou non, tiennent au système et cherchent à le conserver, à le prolonger, et ceux qui également d’une façon consciente ou non, avec leur activité et leur position, veulent le faire éclater en cherchant des ouvertures, des changements. Cette lutte devient plus effective et radicale quand nous nous mettons en question. Quand nous mettons en question notre attitude, notre production, notre place dans la société. En évitant ainsi un dédoublement de la personnalité qui permet d’avoir une positions progressiste sur le plan politique tout en gardant des privilèges particuliers.  

C’est justement ce refus tacite de mener la contestation jusqu’à l’intérieur des ateliers, dans le cas des peintres et sculpteurs qui contestent le système social, qui donne l’illusion d’apporter quelque chose, tout en évitant de voir que nous faisons partie de ce même système.  

Ce qui est plus efficace pour une transformation profonde du système (en même temps qu’appuyer les mouvements de masse), c’est chercher effectivement à faire des changements profonds à l’intérieur de chaque domaine.  

On ne peut plus espérer que les changements soient le produit de forces extérieures. Même dans le milieu artistique, les vrais changements ne peuvent provenir que de la base. Car c’est elle (conditionnée socialement) qui, par son comportement, accepte le système et c’est elle qui, aussi par un changement de son comportement, peut le faire éclater.  

Ainsi, à l’intérieur du milieu artistique, il me semble peu efficace de s’attaquer au système culturel en mettant tous les torts sur le compte de quelque chose d’abstrait, placé on ne sait où, qui serait responsable de ce qu’est l’art d’aujourd’hui: quelquefois c’est Malraux, quelquefois les marchands, quelquefois les critiques d’art, parfois les directeurs de musées, mais presque jamais les peintres eux mêmes. Par exemple, pour contester les Salon de Paris, on dira que les murs du Musée d’Art Moderne sont dégueulasses, qu’on manque d’espace, que la publicité pour faire venir les gens est insuffisante, etc. Mais c’est trèsrare d’entendre dire par les artistes: que les salons et expositions d’art sont sans poids social, parce que le produit de base (l’oeuvre d’art) est lui-même sans poids; que c’est un produit marginal, avec presque toujours une neutralité complice, ou bien alors se voulant à la fois engagé et « artistique », que la seule chose que ces salons et expositions méritent, c’est l’indifférence du public qui est son moyen de défense; que tous les efforts pour avoir une plus grande diffusion de ces produits culturels (l’art dans l’usine, etc.), servent seulement à maintenir les conditionnements mentaux des gens en les faisant accepter encore une fois (sur décisions) d’une minorité. Pour nous, artistes compromis dans

le système, et sentant ces problèmes, il nous reste une tâche à accomplir: en agissant surtout en francs-tireurs, faire voir aux jeunes qui s’intéressent à l’art, les pièges du milieu artistique. Le plus urgent est de mettre collectivement en question le privilège de la création individuelle. Cette révolution fondamentale sera la tâche des générations futures qui auront au départ une vision différente de la nôtre, et qui seront moins conditionnées mentalement et moins compromises par le système.

Que nous reste-t-il à faire?

Un travail préparatoire: la création des conditions qui rendent possible cette révolution cul-

turelle:

Mettre en évidence les contradictions du milieu artistique.

Créer des paliers pour un changement. Détruire l’idée préconçue de l’oeuvre d’art, de l’artiste et des mythes qui découlent d’eux. Se servir d’une capacité professionnelle en toute occasion où elle peut mettre en question les structures culturelles. Transformer la prétention de faire des oeuvres d’art en une recherche de moyens transitoires qui puissent mettre en évidence la capacité qu’ont les gens pour l’action.

S’orienter vers une transformation du rôle de l’artiste, créateur individualiste, vers une sorte d’activateur pour sortir les gens de leur dépendance et passivité.

Envisager, même avec une portée limitée, des expériences collectives en se servant des moyens existants et en en créant d’autres, en dehors des musées, galeries, etc., non

pas pour une divulgation de la « culture » mais comme détonateurs de nouvelles situations. Créer d’une façon délibérée des perturbations dans le système artistique, dans les manifestations les plus représentatives. 

Militer pour la création de groupes dans d’autres villes avec des intentions semblables, puis échanger les expériences.

Ainsi peut naître une activité parallèle au milieu artistique qui, tout en le contestant, essaiera d’avoir une action insérée dans la réalité, et créera dans chaque occasion les moyens appropriés.

FORME EN CONTORSION SUR TRAME ROUGE

En ce qui me concerne particulièrement, je vois mon attitude à l’intérieur du milieu artistique sur trois plans:

1° Continuer (jusqu’à l’apparition de nouvelles possibilités) de me servir des moyens économiques de cette société avec le minimum de mystification. Pour une étape transitoire, les multiples peuvent être le moyen approprié.

2° Continuer à démystifier l’art, et mettre en évidence ses contradictions dans la mesure de mes possibilités personnelles ou en m’associant à d’autres gens ou groupes; en me servant d’un certain prestige qui donne accès aux moyens de diffusion existants ou en en créant d’autres.

3° Continuer à chercher (surtout avec d’autres gens) des possibilités pour créer des situations où le comportement du public soit un exercice pour l’action.

Il est bien possible que ces trois plans se trouvent entrecoupés dans le développement de mon activité et qu’ils présentent des contradictions.

Mais une activité insérée dans la réalité et voulant la changer doit tirer parti des possibilités existantes en créant des conditions pour un changement plus radical. Elle ne peut êtreni dogmatique ni rigide.

JULIO LE PARC